Y aura-t-il assez de travailleurs frontaliers pour le Luxembourg?

Premier volet de notre dossier sur la comparaison entre les frontaliers de l’an 2000 et ceux de 2025: l’impact économique sur le Grand-Duché. En 25 ans, leur nombre a triplé, mais la dynamique s’essouffle. Vieillissement, mobilité, attractivité: le Luxembourg doit se réinventer.

Janvier 2000. Le bug informatique tant redouté a accouché d’une souris, comme on pouvait s’y attendre. Les scénarios «catastrophes» ont ainsi pu rester bien tranquillement rangés dans les tiroirs du nouveau gouvernement luxembourgeois baptisé Juncker-Polfer, en place depuis un peu plus de quatre mois. À cette époque, le Luxembourg compte un peu plus de 81.000 salariés frontaliers, selon les données du Statec. Représentant alors quelque 34% de l’emploi total au Luxembourg.

Un quart de siècle plus tard, le paysage a radicalement changé. En juin dernier, ils étaient ainsi plus de 231.000 salariés, pesant désormais 47% du marché du travail. Trois fois plus de travailleurs venus des pays voisins donc, pour une hausse qui peut apparaître modeste de 13% de l’emploi global.

«Si on regarde les quinze dernières années, la part des frontaliers n’est même passée que de 44 à 47% de l’emploi salarié. Mais, en même temps, on se situe déjà à un niveau tellement exceptionnel…», explique Vincent Hein, le directeur d’Idea, le think tank initié par la Chambre de commerce en 2014. Avant de rappeler: «Il faut avoir quand même bien en tête que presque un salarié sur deux vit donc dans un pays voisin. Ce qui fait du Luxembourg la région d’Europe la plus dépendante de la main-d’œuvre étrangère!»

Une étude – baptisée «Cross-Border Regional Labour Market Analysis» -, publiée en 2024 par la Commission européenne et qui analyse les marchés du travail transfrontaliers en Europe (Union européenne, plus la Suisse, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein), tend à prouver cette dernière affirmation. Le Luxembourg affiche ainsi une dépendance record. Certes, des pays comme l’Allemagne (400.000 travailleurs frontaliers) ou la Suisse (370.000) attirent, en valeur absolue, plus de travailleurs frontaliers, mais leur part dans l’emploi total reste bien inférieure à celle du Grand-Duché.

Un réservoir qui s’épuise

Le souci, c’est que cette source frontalière est en train tout doucement de se tarir. Depuis 2023, on assiste ainsi, pour la première fois, à une baisse de la croissance, voire même à une régression pure et simple (si on regarde les chiffres trimestriels), du nombre des salariés allemands et belges présents au Luxembourg. Les raisons de ce phénomène sont multiples et ont déjà été largement abordées ces derniers mois.

Vieillissement de la population en Sarre et en Wallonie, écart salarial qui se réduit (surtout côté allemand), et un certain ras-le-bol vis-à-vis de la mobilité, amplifié par le télétravail et une quête accrue de qualité de vie. «On ne veut plus passer deux heures dans les bouchons pour gagner quelques centaines d’euros de plus», résume Franz Clément, chercheur au Liser, l’institut de recherche socio-économique luxembourgeois.

Pour l’heure, les frontaliers venus de Lorraine compensent cette baisse allemande et belge. Vincent Hein avance ainsi notamment que l’inspection générale de la sécurité sociale (IGSS) a observé que «sur la période allant de mars 2024 à mars 2025, les frontaliers français ont représenté 56% des créations d’emploi au Luxembourg.»

Mais, pour lui, la question à se poser a changé: «Pendant longtemps, on s’est demandé s’il n’y avait pas trop de travailleurs frontaliers au Luxembourg. Aujourd’hui, on se demande s’il y en aura assez… », tranche Vincent Hein dans un constat assez cinglant.

Le mur du vieillissement

Car il ne s’agit pas seulement de la stagnation des frontaliers allemands et belges. Une autre problématique s’annonce, avec des conséquences potentiellement lourdes: le vieillissement de la population frontalière.

Le boom frontalier des années 1990-2000 a porté la part de ces derniers dans l’économie luxembourgeoise de 13% à plus de 40%. Or ces générations arrivent à l’âge de la retraite. Et ils vont donc être des milliers de travailleurs à prendre leur pension dans la décennie qui se profile.

Certaines projections effectuées – en 2024 – par l’IGSS permettent de mesurer l’ampleur du phénomène. Ainsi, si en 2022, on dénombrait un nombre sensiblement égal de pensions versées aux résidents (105.000) et frontaliers (105.000), un déséquilibre est attendu dans les prochaines années. Avec quelque 45.000 nouvelles retraites chez les frontaliers d’ici 2030, et même 110.000 à l’horizon 2040.

Pour maintenir l’activité, le besoin de recruter va donc se faire ressentir. L’IGSS a d’ailleurs aussi chiffré celui-ci: 335.000 recrutements seront nécessaires d’ici 2040, tous secteurs confondus, au Luxembourg. Soit environ 68% de l’emploi salarié intérieur total actuel.

Un bon salaire et des aides sociales ne suffisent plus

Et dans une économie où les travailleurs de nationalité luxembourgeoise ne représentent que 26% de l’emploi salarié, le Grand-Duché ne pourra pas produire seul tous les «talents» nécessaires. Il va donc forcément falloir regarder une nouvelle fois hors des frontières luxembourgeoises. Et, en premier lieu, de tenter de mobiliser au maximum les travailleurs frontaliers disponibles.

Or, pour arriver à le faire, il va falloir «repenser autrement l’attractivité du Luxembourg», reprend Franz Clément. Pour lui, il ne suffit plus, aujourd’hui, d’offrir un bon salaire et des aides sociales (beaucoup) plus intéressantes que ses voisins pour attirer les travailleurs venus de l’étranger. «Ces avantages-là sont encore porteurs si vous souhaitez attirer ceux qui sont âgés de plus de 40 ans. Pas les jeunes générations…», lance-t-il. Le frontalier de 2025 n’étant donc plus celui de l’an 2000. Toute la question étant de savoir: «Comment adapter désormais nos standards pour continuer à être attirant?»

Mais Franz Clément se veut plutôt confiant, «les hommes et femmes politiques luxembourgeois ayant toujours eu, par le passé, la faculté de réussir à préparer l’avenir», lance-t-il. «On l’a bien vu avec la transformation mise en place suite à la crise de la sidérurgie au siècle dernier…» Le chercheur du Liser espère donc voir la classe politique actuelle ouvrir encore davantage les yeux sur la situation, afin d’agir en conséquence pour «préparer l’avenir».

Déborder des frontières

Un avenir qu’il envisage avant tout avec une collaboration accrue avec les pays voisins. Augmenter le quota de jours de télétravail lui apparaît ainsi aujourd’hui comme une quasi-obligation. Mais cette collaboration doit aller bien au-delà. «Parce qu’au niveau politique, pour l’heure, le réflexe transfrontalier n’existe pratiquement pas…», peste-t-il. L’exemple hospitalier est, pour lui, frappant. Entre, par exemple, un Luxembourg belge empêtré dans une réorganisation majeure dont on ne voit pas le bout et un Grand-Duché qui possède, lui, le projet d’un nouvel grand hôpital du côté d’Esch-sur-Alzette, le Südspidol. «Et personne n’a pensé à mettre tout le monde autour d’une table pour voir ce qu’il serait possible de faire à plusieurs…», explique-t-il.

Pour Franz Clément, le Luxembourg va devoir accepter de «déborder» au-delà de ses frontières. Et, de ce fait, de davantage «partager» pour y arriver. Pour son bien. «Car certains investissements lui seront plus bénéfiques à lui qu’à ses voisins», explique encore le chercheur. À l’image de ceux qui permettront de continuer à faciliter l’acheminement de ces travailleurs frontaliers dont il a si cruellement besoin. Il va devoir aussi financer plus de formations professionnelles transfrontalières.

Et puis il y a cette idée que le chercheur belge a déjà développée, celle de la création «d’enclaves franches». «Des zonings, qui seraient situés sur les territoires frontaliers mosellans, belges ou allemands, mais où on appliquerait la fiscalité luxembourgeoise à des entreprises situées donc en dehors des frontières du pays, moyennant évidemment des compensations financières à négocier pour le pays qui accueille», explique-t-il. Une manière qui permettrait d’attirer notamment ces frontaliers qui ne supportent plus de passer des heures dans les moyens de transport et de maintenir la compétitivité.

Une idée qui fait également son chemin ailleurs. À Nice, par exemple, dans le sud de la France, le député Éric Ciotti a ainsi récemment proposé d’en créer entre Nice et Monaco, la principauté connaissant, à son échelle, les mêmes genres de problèmes que Luxembourg dans la Grande Région.

Mutualiser, partager, investir hors des frontières: «Le Luxembourg aurait plus à y gagner qu’à perdre», répète Franz Clément. «Désormais, c’est devenu indispensable!»

source : https://www.virgule.lu/luxembourg/y-aura-t-il-assez-de-travailleurs-frontaliers-pour-le-luxembourg/106077667.html
auteur : Julien Carette
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