À Genève, certains redoutent que les entreprises ne contournent un éventuel blocage en recrutant davantage en France. Les élus UDC vaudois, eux, ne craignent pas d’effet rebond.
En bref:
- L’initiative UDC «Pas de Suisse à 10 millions!» ne mentionne pas les travailleurs frontaliers.
- Les citoyens suisses se prononceront le 14 juin prochain sur cet objet.
- Certains craignent que l’éventuelle acceptation de l’initiative provoque un effet rebond, avec un afflux massif de main-d’œuvre frontalière.
Au cœur de la campagne autour de l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions!» sur laquelle les citoyens se prononceront le 14 juin prochain, une thématique inattendue s’invite dans les débats: la place des travailleurs frontaliers dans le texte. Ou plutôt leur absence.
«Personnellement, cette initiative me déplaît», déclarait le conseiller aux États genevois Mauro Poggia devant le Cercle des dirigeants d’entreprise le 23 mars dernier. Son parti, le Mouvement citoyens genevois (MCG), a fait des frontaliers l’un de ses chevaux de bataille. Selon le sénateur, rattaché au groupe UDC à Berne, le texte passe sous silence un sujet «clair pour les Genevois»: les travailleurs frontaliers.
Dans les grandes lignes, l’intiative de la droite nationaliste veut plafonner la population du pays à 10 millions d’habitants d’ici à 2050. Dès que la Suisse franchirait le seuil des 9,5 millions d’habitants (contre 9,1 actuellement), des mesures restrictives entreraient en vigueur. Le regroupement familial serait bloqué, quant aux personnes admises à titre provisoire, elles ne pourraient plus obtenir d’autorisation de séjour ou d’établissement, ni demander la nationalité suisse.
Genève: Mauro Poggia pas follement convaincu
Mauro Poggia relève que «dans l’hypothèse où les permis de séjour seraient limités (ndlr: à la suite de l’acceptation de l’initiative), les entreprises, qui ont montré peu d’enthousiasme pour soutenir la priorité à l’emploi pour les résidents genevois depuis 2014, engageraient certainement des frontaliers qui viendraient le matin pour repartir le soir.»
En résumé, si un blocage devait empêcher l’immigration en Suisse malgré l’obtention d’un emploi, il resterait possible de s’installer juste de l’autre côté de la frontière pour travailler dans le pays tout en y résidant.
Cette crainte est partagée par les milieux économiques. Vincent Subilia, directeur de la Chambre genevoise de commerce, ironise sur une «initiative du chaos» qui risque de créer un véritable «appel d’air» pour les travailleurs frontaliers. Il redoute également que «des branches comme la santé ne disposent plus des permis d’établissement nécessaires pour recruter du personnel».
Même le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) estime que le scénario est crédible. «Si l’initiative est acceptée, les employeurs pourraient tenter de combler leurs postes vacants en engageant des frontaliers.» Il se dit toutefois incapable d’en estimer l’ampleur exacte.
Au-delà de Genève, la question se pose aussi dans le canton de Vaud, où les travailleurs frontaliers sont nombreux, particulièrement dans la région nyonnaise, le Jura vaudois et à Lausanne. Ils représentent environ 9% des emplois vaudois (45’000 personnes), contre près de 29% à Genève (114’000 personnes). Pour rappel, le canton de Vaud compte 864’000 habitants, contre 530’000 pour Genève.
«Faute d’adaptation suffisante des infrastructures de transport transfrontalières, leur présence pèse déjà lourdement sur la mobilité et l’aménagement du territoire», soulevait en décembre dernier dans «L’Agefi» Cenni Najy, responsable du secteur Mobilité, énergie, environnement au Centre patronal vaudois.
Qu’en pensent les élus UDC vaudois?
Malgré les arguments de Mauro Poggia, les élus UDC vaudois défendent fermement le texte et rejettent l’équation «moins de résidents = plus de frontaliers».
«Leur forte progression ces dernières années est démesurée, car elle est directement liée aux besoins générés par la croissance démographique de la Suisse», estime Yvan Pahud, conseiller national. Pour lui, freiner l’augmentation de la population résidente permettrait ainsi de stabiliser, par ricochet, le recours à la main-d’œuvre frontalière.
Il rappelle que l’initiative vise avant tout à lutter contre les effets néfastes de la densification démographique en Suisse. «Les frontaliers, qui ne résident pas sur le territoire, n’aggravent pas la crise du logement, appuie-t-il. Certes, ils surchargent les routes et peuvent prendre des places de travail aux Suisses de plus de 50 ans, mais, hormis cela, ils sont étroitement liés à l’économie et ne peuvent être associés à cette problématique.»
Un constat partagé par Cédric Weissert, chef de groupe UDC au Grand Conseil: «Il ne s’agit pas de se passer des frontaliers, qui restent indispensables dans certains secteurs. Le vrai enjeu, c’est la formation: nous ne manquons pas de main-d’œuvre, mais de main-d’œuvre qualifiée. Il faut donc concentrer nos efforts sur la formation dans les domaines où les besoins sont les plus importants, et susciter chez les jeunes l’intérêt pour les métiers essentiels à l’avenir de notre pays.»
Un texte d’initiative «sans lacune»
L’initiative de l’UDC présente-t-elle une lacune en excluant les travailleurs frontaliers? Non, selon Valentin Christe, député UDC au parlement cantonal. «L’initiative parle de limiter l’immigration pour freiner la croissance de la population résidente, il n’est donc pas si simple d’y intégrer la question des frontaliers. De plus, lors du dépôt d’une initiative, il faut veiller à respecter l’unité de la matière. Si l’on aborde plusieurs thèmes différents, on se heurte rapidement à ce principe.»
Le Lausannois juge qu’il faut avancer étape par étape: «L’objectif concret de cette initiative est de reprendre le contrôle de notre politique migratoire, dont la Suisse est aujourd’hui dépossédée.»
Valentin Christe poursuit: «En raison de l’interdiction de discrimination consubstantielle à la libre circulation des personnes, la Confédération ou les cantons ne peuvent aujourd’hui pas mettre en place certaines mesures, notamment fiscales, visant à dissuader le recours aux travailleurs frontaliers ou à encourager l’emploi de résidents locaux. À terme, si cette libre circulation devait être remise en question, de telles mesures pourraient être envisagées afin de contenir un flux frontalier jugé excessif.»
Contrairement à Genève, aucun élu UDC vaudois ne semble donc en désaccord avec l’initiative. «Dans notre groupe, personne ne souhaite s’en distancer», affirme Cédric Weissert. Yvan Pahud souligne que «le congrès UDC a approuvé l’initiative à l’unanimité».
source : https://www.24heures.ch/initiative-udc-les-frontaliers-grands-oublies-du-texte-219293674034
auteurs : Marine Dupasquier, Marc Bretton
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